Vous avez encore un argentique ?

Je suis de cette génération qui a commencé la photographie avec le vieil appareil de papa. Il ressemblait à celui-ci et j’avais même à l’époque une cellule à main. C’est ainsi que je me suis passionné pour la photo, dévorant alors les ouvrages de techniques de prise de vue.

J’ai attendu quand même d’avoir plus de 18 ans pour m’offrir mon premier reflex. Un Minolta X-700 équipé d’un zoom 70-210mm. Le rêve. Inutile de vous dire avec quel plaisir je pressais alors le déclencheur de cet appareil avec lequel je fis mes plus belles photos. Oui, il était lourd, notamment l’optique dotée de lentilles en verre (contrairement avec ce qui se fait aujourd’hui). Mais quel piqué. Quel plaisir de l’avoir dans ses mains !

Et puis j’ai eu des enfants. Et j’ai consacré de moins en moins de temps à la photographie (studio, paysages, etc.). L’objet essentiel de mes photos est devenu… les enfants. Et là, mon beau X-700 a pris un sacré coup de vieux. C’est que les charmantes personnes qui posaient pour moi avaient la délicatesse de rester immobiles pendant la prise de vue. Ainsi, je pouvais caler une mise au point de précision micrométrique, avec un contrôle de profondeur de champ non moins précis. Et je ne parle pas de l’emplacement des flashes, parapluies et du temps passé au contrôle de la lumière au flashmètre !

Mais là, avec ces petits bouts qui courent partout et surtout ne tiennent pas en place, se moquant éperdument du photographe… la situation de prise de vue a pointé soudainement le doigt sur ce qui devint une lacune de mon beau X-700 : il n’avait pas d’autofocus !

Bon. Nous étions alors en 2002. Pas question de céder aux sirènes du numérique. L’argentique n’avait pas dit son dernier mot et j’investissais alors dans un reflex Minolta Dynax 5 équipé du fameux autofocus (et de nombreuses autres caractéristiques qui n’intéressent qu’un public averti).

A cette époque, les appareils argentiques d’occasion avaient encore de la valeur. Et la FNAC m’a repris mon « vieux » X-700 équipé de son zoom pour un budget couvrant la moitié de ma nouvelle acquisition !

Au poids, j’y avais perdu. Ma nouvelle acquisition devait faire la moitié du poids de mon boitier précédent… miracle du plastique… j’y avais perdu aussi en piqué… un peu.

Mais je pouvais m’en donner à cœur joie avec mes enfants… sans avoir l’impression d’avoir renoncé à mes ambitions photographiques. Et c’était l’essentiel.

Mais depuis 2005, il devient évident que s’amorce le démantèlement de la filière argentique. Entre les fermetures de comptoirs photo, les augmentations de prix annoncées pour l’argentique, les licenciements massifs chez Kodak, les licenciements et restructurations de Fujifilm, l’arrêt de la production d’appareils photos argentiques chez Nikon, la disparition de Konika-Minolta absorbé par Sony, c’est toute une industrie qui est en train de disparaître.

Une industrie, mais aussi un pan de l’histoire de la photographie.

Oui, il s’agit bien d’une évolution technologique. Mais c’est une vraie révolution numérique qui va affecter notre relation à la matière bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Le carton de vieilles photos que nous pouvions sortir de dessus l’armoire et autour duquel nous pouvions échanger nos souvenirs avec nos enfants, réveiller la mémoire des anciens… tout cela ne signifiera bientôt plus rien pour nos enfants et petits-enfants.

L’image est devenue immatérielle… même l’appareil photo lui-même est en train de disparaître, en se miniaturisant ou en devenant une simple fonction d’un appareil plus élaboré (téléphone portable notamment). Et l’image n’est plus qu’un simple fichier JPEG, négligemment stocké sur la carte mémoire de l’appareil ou le disque dur de l’ordinateur. Les plus soigneux auront pris la peine de graver un CD-Rom… dont la durée de vie est beaucoup plus courte que ce qu’ils croient !

En fait, la durée de vie de la photo se raccourcit d’autant plus qu’elle devient un bien de consommation immédiate. La photo est diffusée par courrier électronique, ou placée sur un site web… mais pour combien de temps ? Comment sera conservée notre mémoire demain ? Aujourd’hui, je peux regarder un tirage photo d’il y a plus de 100 ans… mais serais-je capable de lire encore un fichier JPEG dans 100 ans ? Ou même serais-je capable de lire encore un CD-Rom ?

Que faire ? Résister ?

Ou aller avec ?

Je pense qu’il est inutile de résister. Aujourd’hui, on n’achète plus que des appareils numériques. C’est plus cher. La qualité d’image est moins bonne qu’en argentique. Mais vous avez l’image tout de suite. Et tant que l’image reste immatérielle (pas de tirage papier), son exploitation est gratuite.

De toutes façons, avec le démantèlement de la filière, il va devenir de plus en plus difficile d’avoir accès à des tirages de qualité abordables. Quand je compare les tirages réalisés il y a quelques années avec les derniers récupérés il y a quelques mois, aucuns doutes. Nos chères pellicules ne savent plus être exploitées correctement dans les comptoirs photo habituels. Elles sont numérisées avant de rentrer dans la chaine numérique de tirage papier. Et là, inutile de vous dire que la qualité de numérisation n’est pas toujours au rendez-vous. Moi qui conservais mon boitier argentique pour avoir une meilleure qualité de tirage !
Et avec l’arrivée des téléphones portables-photoscopes, il est évident que ce n’est pas la qualité de la prise de vue qui est recherchée mais son instantanéïté. En son temps, c’est ce qui fit l’éphémère succès de Polaroïd avec ses pellicules dont le développement était quasi immédiat. Mais la tenue dans le temps et le prix ont eu raison du produit… mais pas du concept !

Alors c’est décidé.

Demain j’achète un appareil photo compact numérique.

4 réflexions au sujet de « Vous avez encore un argentique ? »

  1. Pas d’accord….Au même titre qu’il y a des amateurs de vieilles choses, il y aura toujours des admirateurs d’un beau Leica, d’un Hasselblad, d’une chambre Linhof.Avecl’isolement de la chambre noire, l’odeur des produits, la montée de l’image qui se révèle…..
    La prise de vue sera toujours pensée, réfléchie avec une chambre ou un moyen format et on ne fusillera pas a droite et a gauche pour ensuite faire le tri en effaçant immédiatement au dos du numérique.Et quel pied quand on est amateur de micro mécanique de remettre en état un NIKON F ou un Leica I des années 30….
    les deux mondes coincideront…. HB

  2. Je suis partiellement d\’accord avec vous.
    Tout d\’abord, il est évident que les qualités des moyens et grands formats sont inégalées. Qu\’on peut trouver beaucoup de plaisir à développer et à tirer soi-même.

    Mais quand vous parlez de la prise de vue, nous ne parlons pas des mêmes choses.

    Vous pouvez passer du temps à peaufiner un cadrage, une composition, lorsque vous faites du paysage, du portrait en studio (et encore!), de la nature morte.

    Mais imaginez toutes ces photos issues d\’un \ »petit\ » Leica M, réussies en raison de la petitesse de l\’appareil. Beaucoup auraient été impossibles à faire à la chambre lorsqu\’il s\’agit de capturer un instant précis, une atmosphère.

    Et puis prenez tout simplement les conditions de prises de vue en famille. Pour, tout simplement, faire des photos souvenir.

    Donc, oui, les deux mondes cohabiteront. Mais regardez bien ce qui se passe dans le monde des moyens et grands formats : les dos numériques arrivent !

    Et ne comparez pas la facilité du numérique (qui permet effectivement de supprimer une photo ratée) avec les conditions d\’un professionnel en studio qui se permettra de faire une photo au Polaroïd pour \ »valider\ » son éclairage ! Lui aussi, à sa manière, fait des photos instantanées qu\’il jette ensuite.

    C\’est pourquoi d\’ailleurs le numérique a envahit les studios professionnels.

    Mais je suis d\’accord avec vous. Nous y perdrons quelque chose lorsqu\’il ne sera plus possible de faire réaliser un superbe tirage baryté à partir d\’un fabuleux négatif sorti d\’une chambre Linhof.

    Mais apparemment on s\’y achemine quand même.

    Eric

  3. Billet prémonitoire lu en 2014 !
    Civilisation de l’éphémère… mais le cycle des saisons persiste. Je regarde le camélia, fortement taillé il y a 3-4 mois…il repart bien… il y aura peut-être des fleurs cet hiver…

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